Bernard Jousset : « Georges Cochon, mon grand-père, ce héros ! »

Quel cabot ce Georges Cochon ! Activiste anarchiste, précurseur du droit des locataires au début du XXe siècle, sa vie pourrait être un roman. Pour Toit&Moi, le comédien Bernard Jousset*, son petit-fils, a accepté de relater l'épopée incroyable de son grand-père. Rencontre avec un jeune homme de 80 ans.

Dans son appartement parisien, Bernard Jousset reçoit avec plaisir. L’homme a le regard franc, direct et joyeux. Dans le décor chargé de souvenirs et de bibelots, il s’apprête à raconter la vie tumultueuse de son aïeul, précurseur du droit au logement, bien avant l’abbé Pierre et son appel de l’hiver 54.

Tout débute dans les années 1900. Fils d’un blanchisseur de Chartres, Georges Cochon, qui a déjà un sacré caractère, refuse de reprendre le petit commerce familial et devient ouvrier tapissier. Surtout, il monte à Paris, il milite dans des milieux anarcho-syndicalistes, forts actifs à l’époque. Rapidement, il devient la bête noire des propriétaires. Il faut dire que depuis 1911, Cochon est à la tête de l’Union syndicale des locataires. Première organisation de défense des faibles contre les « gros ».

A Paris, Georges Cochon vit au 52, de la rue de Dantzig, avec sa compagne et leurs trois enfants. Son propriétaire et sa concierge - une certaine madame Polycarpe qui deviendra bien malgré elle célèbre - n’ont qu’une hâte : expulser ce locataire contestataire qui refuse de payer son loyer à l’avance. Pas si simple. Le « Cochon » ne se laisse pas faire et organise le siège de son appartement en barricadant ses entrées et en allumant des lampions aux fenêtres, au fur et à mesure que les jours de siège défilent. 

Très vite, les revendications de Georges Cochon se font plus précises, plus construites, plus unitaires et vindicatives. Il théorise, écrit, imagine des stratégies pour déclarer la guerre aux « vautours », ces propriétaires qui à l’époque ont tous les droits. Un jour de retard dans le paiement du loyer, un enfant de plus au sein d’une famille et si tel est le bon vouloir du propriétaire, c’est l’expulsion pour des milliers de familles qui vivent dans la peur de perdre leur toit.

Pour Georges Cochon, la riposte doit être organisée et offensive. Il réclame le paiement des loyers à terme échu, la fin des expulsions, les réquisitions des logements vacants, l'occupation de la place publique et va ré-enchanter les fameux déménagements à la cloche de bois. Eux qui avaient lieu en silence, dans les petits matins brumeux, avec des charrettes à bras sur lesquelles les locataires entassaient quelques meubles de fortune avant de mettre discrètement les bouts deviennent, par le génie de Cochon, des moyens de lutte active. « Mon grand père a imaginé et organisé les premiers déménagements à la cloche de bois de manière médiatique, en convoquant la presse à l’événement, en faisant venir sa fanfare de la Saint-Polycarpe qui faisait un ramdam pas possible dans la cour pour dénoncer les agissements des propriétaires et des huissiers », raconte Bernard Jousset tout en extrayant de ses archives, articles de journaux jaunis et photos en noir et blanc. Un fascicule retient l’attention. Format poche, patiné par le temps, il s’intitule sobrement « Brochure sur les droits des locataires et les devoirs des concierges et des propriétaires ». L’intérieur est explosif, à l’image de son auteur, Georges Cochon. Il y publie un fabuleux Traité de roublardise qui prétend qu’« on ne nait pas roublard, on le devient. » Tout un programme… que l’auteur, lui-même, mettra en œuvre. Ainsi quand il lancera Le Raffut, son journal militant, Cochon n’hésitera pas à faire du chantage à l’encontre des entreprises dont il connait les malversations financières. Le prix de son silence étant l’achat de pages de pub dans sa feuille de chou !

Coté cour, côté jardin

Coté cour donc, un Cochon activiste altruiste, frondeur et courageux, précurseur et débrouillard. Côté jardin, « un grand père délicieux, facétieux, tendre et captivant ». Sans cesse en train d’inventer des blagues, remplaçant les dents de lait du petit Bernard par des dents de lapin pour que la petite souris passe plus souvent ou, durant l’année 36, faisant chanter l’Internationale à son petit fils, debout sur les tables d’un bistrot ! « Il écoutait la radio toute la journée, se rappelle encore Bernard Jousset et la seule manifestation d’autorité que je lui ai connue c’était d’exiger le silence pendant les informations ». Pas peu fier d’être d’une telle lignée, Bernard Jousset, admire le combat visionnaire de son grand-père. « J’ai eu l’occasion de rencontrer des visiteurs de Toit&Moi à Saint-Denis et cet aspect de l’exposition fascine les gens. Pensez, qu’un homme seul ait pu réussir à résister aux puissants, c’est extraordinaire. A l’époque il n’y avait aucune protection pour les locataires. Finalement toutes les lois votées après ont été inspirées par son action », s’enflamme son petit-fils.

« Vieil anarchiste lisant l’Aurore » comme se moquait de lui certains de ses amis, Georges Cochon affirmait ses convictions mais savait aussi s’ouvrir aux autres. Du curé aux anarchistes, du toubib aux amis communistes, ça défilait dans la petite maison que sur ces vieux jours, Georges Cochon avait pu acquérir à Pierres près de Maintenon dans l’Eure et Loir. « Une maisonnette achetée à crédit et jamais payée, précise son petit fils, sourire indulgent aux lèvres. Mon grand père connaissant toutes les ficelles, toutes les lois pour s’en sortir à bon compte et lorsque les huissiers cognaient à sa porte, il payait juste un peu ».

Sur l’une des toutes dernières photos sépia, Georges Cochon apparaît tranquillement assis dans son jardin, élégant et svelte, les traits expressifs et fiers. De ses expériences tumultueuses, l’ancien ouvrier tapissier, a écrit entièrement une pièce de théâtre Le ménage Denis qui raconte avec humour une résistance à l’expulsion. Las, sa pièce ne sera jamais mise en scène. Mais, à voir briller dans les yeux de Bernard Jousset cette petite flamme de résistance, à l’écouter redire ses envies d’écriture théâtrale sur ce grand père pas comme les autres, on se dit que, décidemment, les chiens ne font pas des chats. Les « Cochon » non plus !

 

(*) Actuellement au théâtre de La Huchette pour la leçon de Ionesco