Le logement ouvrier à La Plaine, une balade entre nostalgie et modernité

Avec Benoît Pouvreau et Jacques Soucheyre pour guides, en route pour trois heures de déambulation dans le secteur de La Plaine Saint-Denis, un quartier en pleine mutation qui porte encore fièrement les traces de son passé ouvrier.

Au pied du RER B, en ce samedi 14 avril, les drapeaux claquent au vent, les baraques de frites s’installent. C’est jour de match aujourd’hui. Mais c’est un tout autre rendez-vous qui attend la vingtaine de participants à la balade urbaine du jour : une promenade sur les traces du logement ouvrier à La Plaine. Un lieu désormais célèbre pour son Stade de France et la mutation tertiaire qui l’accompagne. Ponctuel, le petit groupe se met en marche en empruntant la rue Lafargue qui longe le RER B et des terrains de football. Très vite, on marque le premier arrêt. Nous voici face à La Ruche. Construite dans les années 1894-95 par l’architecte Georges Guyon, elle est le premier ensemble d’habitations à bon marché. L’époque est charnière pour le logement social qui dépend alors du bon vouloir de patrons philanthropes, de catholiques sociaux qui, avec le développement industriel, se soucient de loger dignement leurs ouvriers. « A cette dimension humaniste évidente, s’ajoutent des arguments pratiques - les ouvriers sont à côté des usines - et politiques non revendiqués, explique Benoît Pouvreau historien de l’architecture au Conseil général de la Seine-Saint-Denis. Il s’agit d’éviter que les ouvriers sortent, discutent entre eux, militent dans les syndicats et les partis. »

Un éden populaire

Pour éviter cela, rien de mieux qu’une maisonnette à entretenir, un lopin de jardin à cultiver. D’où cette impression de petit bout de campagne à Saint-Denis que donne La Ruche. Des maisons aux murs crépis de blancs, des jardins remplis de tulipes et des lilas qui commencent à embaumer l’air… « C’est calme ici. On ne se croirait pas à la Plaine », commente une participante. D’autres disent d’emblée leur envie d’habiter ici. « Attention, prévient Serge Moreau, un audonien, très au fait du logement social, c’est coquet et mignon mais les séjours font 12 m2 environ, par rapport à nos habitudes de vie, les pièces sont petites, vous imaginez mettre vos meubles ici ? », provoque t-il gentiment. Benoît Pouvreau nous fait remonter aussi dans le temps : « il faut imaginer toutes ces maisons en briques rouges et bleues parce que faites en béton de mâchefer. C’était beaucoup plus sombre qu’aujourd’hui, moins fleuri aussi ». « La Ruche a été réhabilitée il y a peu de temps et c’est vrai qu’aujourd’hui, comparée à bon nombre de logement sociaux, c’est une offre exceptionnelle ! », complète Jacques Soucheyre, architecte du logement social.

On quitte presque à regret cet éden populaire et très vite, des petits groupes se forment, ça discute, échange les premières impressions, bruisse et bourdonne avant de déboucher soudain rue du Landy. Cette ancienne voie médiévale et royale est démesurément large, elle fait le lien entre Saint-Ouen et Aubervilliers, l’axe est/ouest du nord de Paris. Là s’étendent un ensemble de logement de l’entreprise Choubrac, des petites maisons individuelles en bande, un modèle repris par Le coin du feu, une société coopérative de construction issue du mouvement ouvrier, au 205 de l’avenue Wilson. Un peu plus loin, c’est déjà la rue du Bailly où une superbe école toute en verre laisse apercevoir le reflet d’anciennes maisons en briques. Tout en prenant des photos, Pascale s’enthousiasme : « découvrir les lieux de cette manière c’est vraiment super, lance t-elle gaiement. On apprend pleins de choses. Et c’est aussi une belle réponse aux clichés que l’on montre trop souvent sur le 93 ». Surtout, on ne voit pas passer le temps, et grâce au talent et à l’érudition des intervenants, il ne faudrait pas grand chose pour qu’au détour d’un terrain vague ou de l’immense dépôt SNCF désaffecté, on ne s’imagine voir débouler tout un passé fait de cols bleus et de sirènes, de bicyclettes et de banderoles syndicales.

Après deux heures de marche et de discussions, les premiers signes de fatigue se font ressentir. La pause sur le terre-plein de l’avenue Wilson, la couverture de l’autoroute A1 est appréciée. Interloquée, une des participante n’est pas sûre d’avoir bien compris : « On est où là ? Sur une autoroute ? ». De fait, oui. Mais rien ne peut le laisser supposer. La couverture végétale de l’A1 est une réussite. « Une belle revanche pour ces lieux jadis si pollués », s’amuse Benoît Pouvreau. Dès les premiers rayons de soleil, la coulée verte est un site prisé où les riverains prennent plaisir à flâner, les enfants à jouer au ballon. « C’était le deal des élus de l’époque, un terrain dionysien cédé pour la construction du Stade de France contre la couverture de l’A1 et des logements », rappelle en souriant l’historien. Il faut dire que « Saint-Denis la rouge » était la seule ville francilienne balafrée ainsi par une autoroute. Un hasard ? Peut être ? Beaucoup de mépris pour ses habitants, pour sûr. Car comment imaginer une vie sociale, une vie tout court dans un tel environnement ?

Dans un îlot aux allures d’éco-quartier, un poulbot malicieux crie, fine mouche, en nous voyant débarquer : « salut les intellos, salut les bobos ! ». Au sortir de cette jolie réalisation, bardée de bois, on tombe nez à nez avec le tout premier bâtiment de Saint-Denis « doté de panneaux solaires sur son toit afin d’assurer le chauffage thermique », précise l’homme de l’art Jacques Soucheyre.

Il faudra encore flâner le long des nouveaux ateliers d’artistes de la rue Jeumont pour parvenir à l’un des plus célèbre quartier de La Plaine : la petite Espagne. Pour ce faire, on empruntera de la même façon, la bien nommée « rue de la procession » pour déboucher enfin sur le quartier espagnol du début du XXe siècle. Rue Cristino Garcia, face à un superbe collège en bois réalisé par l’architecte Vincent Parreira, se dresse le drapeau rouge et jaune del Hogar. Le « lieu », est une véritable enclave ibérique en terre dionysienne « puisque c’est l’ambassade d’Espagne en France qui a installé cet équipement à Saint-Denis ». Jusqu’à sa fin programmée dans quelques années, le quartier de « la petite Espagne » conservera son nom. Et pourtant, au fil du temps, il en a vu défiler des immigrations. Véritable port d’arrivée de la misère humaine, après les Espagnols se sont succédés : les Portugais, les Maghrébins, les Africains, les Haïtiens... Les vestiges du passé sont toujours là, des baraques de guingois qui semblent dater du temps de l’auto construction espagnole, les coutumes méditerranéennes aussi avec ces draps qui sèchent  à l’air libre entre deux murs lézardés. Non loin de l’impasse du Gaz, une femme devant un bistrot populaire interpelle les visiteurs d’un jour : « alors les touristes, vous venez nous rendre visite, c’est gentil, lance t-elle avec gouaille. « Ma famille habitait ici avant », répond une promeneuse. « Ah ! Alors bienvenue chez vous ! Moi j’y vis depuis toujours et je ne partirai jamais. »

Saint-Denis, complexe, passionnante, innovante

Dans la tête des participants, le temps passe aussi vite que les souvenirs défilent. Marie-Sylvie est spécialement venue de Taverny pour cette promenade. Née à l’hôpital Delafontaine, elle est ravie de renouer avec les images de son enfance. Comme elle, tous les participants mesurent avec intérêt les grands bouleversements urbains qui agitent Saint-Denis. Les constructions ou des réhabilitations audacieuses, innovantes et tout à la fois respectueuses de la mémoire ouvrière des lieux semblent la marque de fabrique de la ville. Un sceau servi par des architectes sensibles à une écriture urbaine respectueuse de l’homme et de l’environnement.  Complexe, passionnante, épuisante même, Saint-Denis a de multiples visages. Et, rue Maria Rubiano, ce ne sont pas les maisons en bois qui viendront démentir cette impression. Ces nouvelles constructions sociales confèrent au quartier espagnol des allures de province québécoise et conforte Christiane, une parisienne amoureuse de Saint-Denis dans son idée que « décidément, il se passe toujours quelque chose à Saint-Denis et que c’est pour cela que cette ville est si attachante ».